Coup de froid sur la Culture? Ma réponse à @cgirard

Dans un post intitulé Grand froid sur la Culture, Christophe Girard, adjoint au maire de Paris chargé de la Culture, que je connais et apprécie pour sa bonne connaissance des milieux culturels, se livre à un exercice bien rodé : la défense de la sanctuarisation des crédits de la rue de Valois.

Du temps désormais lointain du gouvernement Raffarin, en 2005, le cabinet de Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la Culture, avait obtenu du Premier ministre la signature d’une lettre avalisant une telle sanctuarisation, au moment où la politique de ratiboisement systématique des crédits commençait à monter puissamment en force: la direction du Budget plaidait pour qu’il n’y eût pas d’exception au caractère systématique des gels de crédits qui avaient, bien entendu, vocation à être annulés en gestion chaque fois que possible. Cette lettre était partie à la corbeille au moment du départ, intervenu peu après, de Jean-Pierre Raffarin et Bruno Le Maire, déjà occulte conseiller du nouveau Premier ministre, avait veillé à ce qu’elle ne fût pas appliquée, arguant que ces crédits bénéficiaient à des acteurs acquis à la gauche, dont il était inutile de rechercher l’appui.

Le sujet est revenu sur la table au moment de la campagne pour les présidentielles : il y eut débat, au sein de l’équipe chargée d’élaborer une politique culturelle pour le candidat, entre ceux, menés par Thierry Coudert, le fondateur du concept de « sarkozystes de gauche », d’une part, et ceux qui représentaient la tendance « réac/bourrin » de la campagne, conduits par le très philistin Claude Guéant, d’autre part. Ces bourrins soutenaient que le candidat de l’UMP n’avait rien à gagner à cultiver les milieux germanopratins. Emmanuelle Mignon, alors directeur des études de l’UMP et fer de lance de la campagne, se garda bien de trancher, et le document de travail publié par ses soins, La Culture, l’heure du nouveau souffle, affirmait ainsi :

Les moyens publics consacrés à la culture doivent être sanctuarisés mais leur utilisation recentrée sur les artistes et le public.

Dans les faits, toutefois, les bourrins avaient gagné : les collaborateurs de Nicolas Sarkozy, une fois installés à l’Elysée, et le tout-puissant Guéant, qui revendiquait fièrement son aculture, au premier chef, arbitrèrent systématiquement en faveur de Bercy contre l’inexistante Christine Albanel, nommée rue de Valois sans même qu’on sache trop pourquoi. C’était l’époque des grosses Rolex, de Mireille Mathieu, des Bronzés et d’Enrico Macias.

Nicolas Sarkozy étant principalement gouverné, comme Louis XV, par les femmes, l’arrivée de sa troisième épouse, au début de 2008, changea tout. Avec la montre Patek Philippe, censée plus discrète, nous eûmes droit aux « cours de rattrappage » littéraires et artistiques organisés, entre autres, par Catherine Pégard — et, surtout, à la nomination d’un nouveau ministre, tout dévoué à Madame et pour qui les écoutilles budgétaires furent ouvertes en grand.

Que Christophe Girard ne s’y trompe pas : le coup de rabot que Bercy a réussi à imposer pour 2012 ne tient à rien d’autre qu’une modification de ce rapport de forces, Frédéric Mitterrand, — dont le cabinet passe plus de temps au café Ruc qu’à prendre connaissance de ses parapheurs, — ayant atteint les limites de ce que pouvait lui rapporter la seule courtisanerie, face à des bureaucrates qui en ont vu d’autres et qui sont bien déterminés à se venger.

Le rapport de forces a donc été, sur la durée, constamment défavorable à la Culture face à Bercy dans cette vieille bataille qui agite, faisant foin des régimes et des alternances, le lanterneau politico-administratif depuis la création du ministère, sous Malraux. Pour que cela change, il faudrait, si François Hollande est élu à la magistrature suprême, une conjugaison de circonstances au moins aussi exceptionnelle soit que la vague rose de 1981, — qu’accompagna une puissante volonté de réinventer l’Etat culturel à la française, — soit, plus prosaïquement, que l’arrivée, très près du nouveau soleil, d’une influence tout acquise à la dépense culturelle, comme le fut l’actuelle madame Sarkozy. L’absence de réflexion, au sein de l’équipe de campagne de François Hollande, sur les sujets culturels me fait douter de la première ; le caractère plus ancré dans le réel du candidat socialiste rend heureusement peu probable la seconde.

L’expérience démontre que, hormis le cas très particulier de M. Mitterrand, qui usa avec un relatif succès de son incontestable habilité courtisane pour pallier l’incompétence technique de ses équipes et son inexistence politique, la rue de Valois se porte bien, face au rouleau compresseur de la rue de Bercy, lorsqu’elle est défendue par un ministre pesant d’un vrai poids politique, assisté d’une équipe compétente et travailleuse. Que ceux qui souhaitent sincèrement le retour,en mai prochain, d’une politique culturelle moins creuse, moins frivole et plus efficace y réfléchissent dès maintenant.